yannick-blanc-prefet-de-vaucluse-photo-dlL’INSTITUT ISBL vous propose une interview réalisée avec Yannick BLANC, à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage : « Après le Léviathan- L’État dans la grande transition ».

Président de la Fonda, ancien directeur de la police générale de la préfecture de police de Paris, successivement, préfet du Vaucluse et du Val-d’Oise et haut-commissaire adjoint à l’engagement civique, Yannick BLANC est nommé  au conseil des ministre du 8 mai dernier Haut-commissaire à l’engagement civique .

 

 

 

 

ISBL – Dans la mythologie phénicienne, le Léviathan est annonciateur d’un événement cataclysmique ou décrit de façon métaphorique, l’État comme un monstre destiné à grandir toujours plus (1), alors même que vous faites le constat de sa relative inefficacité. Laquelle de ces deux approches privilégiez-vous dans le titre de votre ouvrage ? Les événements actuels (montée du communautarisme, défiance vis-à-vis des gouvernants, chômage…) n’induisent-ils pas au contraire que la catastrophe est plutôt DEVANT NOUS ? 

Y.B.- Le Léviathan auquel je me réfère n’est pas celui de la mythologie phénicienne mais celui de Thomas Hobbes, qui s’est lui-même inspiré d’un passage du livre de Job où le Léviathan figure la toute-puissance et l’irascibilité du Dieu de l’Ancien Testament. Le Léviathan de Hobbes n’est pas, comme on le dit trop souvent, un Etat absolutiste ou totalitaire mais il a deux caractéristique précises : il exhibe suffisamment de force pour dissuader ses sujets de le défier ou de se faire justice eux-mêmes et c’est ainsi qu’il garantit la paix civile ; il est le fruit d’un pacte par lequel les hommes ont renoncé à se gouverner eux-mêmes et lui ont remis le pouvoir que leur confère le droit naturel. La capacité de l’État à savoir mieux que les citoyens eux-mêmes ce qui est bon pour eux est ce que j’appelle la « matrice tutélaire ». La mutation que nous vivons depuis une quarantaine d’années est le dépérissement de cette matrice, de la relation tutélaire de l’État à la société. C’est ce changement de paradigme qui nous fait percevoir l’État comme inefficace, quelque acharnement que nous mettions à le réformer. C’est en les mettant en perspective dans la longue durée que l’on peut comprendre les événements dont vous parlez.

ISBL – Dans votre ouvrage, vous semblez attribuer le décalage important entre la production de politiques publiques et les attentes des citoyens par l’inadaptation de l’appareil d’Etat, malgré une volonté évidente de « bien faire » et/ou de se réformer. Ne sous-estimez vous pas le poids des lobbys dans cette inertie ?

Y.B. – Je récuse l’idée d’une inertie du politique ou de la technocratie. En trente-cinq ans de carrière administrative, de la décentralisation de 1982 à la MAP d’aujourd’hui, en passant par le nouveau management public et la RGPP, je n’ai jamais fait autre chose que concevoir ou mettre en œuvre des réformes ! Quant aux lobbies, ils sont eux-mêmes tantôt conservateurs, tantôt réformistes. Ce qu’il faut comprendre et mesurer, c’est comment nous sommes passés, pendant cette période, du gouvernement à la gouvernance, c’est-à-dire d’un pouvoir structuré verticalement par des rapports de domination et fondé sur le principe de souveraineté à un pouvoir réticulaire structuré par des rapports d’influence et de prédation. Contrairement à ce que nous serine la vulgate néo-libérale, l’efficacité de l’État n’est pas une question de poids ou de taille mais une question de structures et de modes d’action. Nous avons sous les yeux suffisamment d’exemples de sociétés sans État, livrées au chaos, à la violence, aux pouvoirs mafieux, pour ne pas vouloir la disparition de l’État. Ce que nous ne voulons plus, c’est être administrés, c’est-à-dire mis sous tutelle. Il nous faut donc imaginer ce que peut être un État « post administratif ». Je crois pour ma part qu’il doit réunir trois capacités : être un régulateur, un investisseur et un intégrateur.

ISBL – Certains prônent l’avènement d’une VIème R,épublique et un passage de la démocratie représentative à la démocratie participative. Comment serait-il possible, selon vous, de changer de système ? Cela vous semble-t-il envisageable à moyen terme ? Pensez-vous que la participation citoyenne peut déboucher sur la production de politiques publiques plus efficaces ou ne risque-t-on pas de tomber dans la « chienlit » ?

 Y.B. – Je ne crois pas nécessaire de vouloir « changer de système ». Notre système politico-administratif est déjà entré en turbulence et notre problème est de donner un sens à cette métamorphose. Cela ne sert à rien de changer la Constitution, de changer les règles du jeu, si l’on ne sait pas quel est le but du jeu, c’est-à-dire comment nous concevons le rapport entre l’État et la société. Quant à la démocratie participative, c’est une idée périmée. Voyez du reste comme les procédures d’information et de consultation des citoyens que nous avons introduites dans notre droit public ont fini par paralyser la décision publique et même l’initiative privée. L’enquête publique est devenue un maquis de procédures à la disposition des intérêts particuliers pour faire obstacle à l’intérêt général. Je parle là de la routine administrative et non des grandes controverses sur les choix de société qu’il peut y avoir derrière un grand projet d’aménagement ou un choix technologique. Ce que les citoyens attendent aujourd’hui et que l’on pourrait appeler la démocratie contributive, c’est que la puissance publique reconnaisse leur capacité d’initiative et d’action, qu’elle la soutienne et qu’elle la régule autant que nécessaire. C’est le mouvement de l’innovation sociale qui porte le renouveau démocratique et certainement pas Nuit Debout… La mission que m’a confiée le président de la République de porter le mouvement de l’engagement civique, symbolisé par « l’esprit du 11 janvier », repose sur cette reconnaissance de la capacité d’action des citoyens.

ISBL – Dans votre ouvrage, vous insistez à plusieurs reprises sur le rôle de l’action citoyenne organisée à travers les associations, les fondations voire même les syndicats. Selon vous, la prise en compte de cette production citoyenne par « les politiques » favorise-t-elle plutôt les actions innovantes ou a-t-elle tendance au contraire à conforter les rentes de situation dont bénéficie actuellement bon nombre d’opérateurs institutionnels (fédérations, grands réseaux associatifs…), rendant difficile l’idée même de réforme ? 

Y.B. – Parler de rente de situation est pour le moins paradoxal à propose d’institutions associatives qui sont aujourd’hui à la peine pour renouveler leur modèle économique et leur gouvernance ! Ces grandes structures se sont créées, tout au long du XXème siècle, en miroir de l’organisation administrative du pays. Il ne faut donc pas s’étonner que leur étoile pâlisse au moment où la matrice tutélaire de l’administration s’éteint. Ce qui est significatif, c’est la vitalité increvable du fait associatif et c’est l’influence de la matrice associative sur l’ensemble de la société. « Mettre en commun ses connaissances et ses activités » est devenu le geste fondateur de tout projet d’action collective. Il n’y a plus de politique publique sans co-construction, il n’y a plus de projet associatif sans alliances, il n’y a plus de stratégie économique sans écosystème ! Voyez comment Fabrice Brégier, le patron d’Airbus, explique que, pour relever les défis industriels qui l’attendent, il doit passer du modèle donneur d’ordre – sous-traitant au modèle de « l’entreprise élargie » : c’est une mutation majeure dans notre façon de « faire société », y compris pour produire et créer de la valeur. Je propose de nommer « communauté d’action » le phénomène par lequel le fait associatif comme modèle d’organisation sociale est en train de dépasser l’institution associative que nous connaissons depuis le XIXème siècle.

Quant à l’idée de réforme, elle a perdu toute attractivité politique parce qu’elle est devenue le synonyme de la destruction pure et simple de l’État tutélaire pour laisser place au règne sans partage de la concurrence libre et non faussée. Ce n’est pas par la concurrence mais par la coopération que l’on construit la société, même si la concurrence loyale, donc régulée, est nécessaire au fonctionnement des marchés. Mon expérience de fonctionnaire, de préfet, montre que, dans les grandes comme dans les petites affaires, l’État est respecté quand il suscite, permet et protège la capacité des citoyens à coopérer. Respecté et non craint : voilà pourquoi nous sommes déjà après le Léviathan…